Tiago Pérez
- Centre Cheysar
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- 20 déc. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 déc. 2025

Tiago, c’est ce genre de mec qui parle peu, mais qui voit tout — et qui encaisse encore plus. Chez les scouts, avec Lucas, Mathieu et Léo, il a toujours été celui qui s’adapte sans bruit : il monte la tente le plus vite, il trouve la bonne branche pour le feu, il rit aux blagues des autres pile au bon moment sans jamais prendre trop de place. Parce qu’il a appris très tôt que, même dans un groupe où tout le monde porte le même foulard, on peut exister très fort… et se sentir quand même parfaitement invisible.

Les moqueries l’ont suivi comme une ombre tenace, surtout là-bas. Les surnoms autour du feu de camp, les rires étouffés quand il devait enfiler le pantalon de rechange trop serré, les regards qui glissaient sur lui comme s’il n’était qu’un obstacle. Chaque blague sur son poids était une petite entaille, et il en a collectionné des centaines. Il haussait les épaules, faisait semblant que ça glissait. Mais à l’intérieur, ça creusait. Profondément.
Et puis il y avait l’argent qui manquait toujours. Chez lui, on comptait chaque euro. Les vêtements d’occasion, les chaussures rafistolées avec du scotch, les week-ends scouts où il déclinait les extras — le resto après la rando, le ciné entre potes — parce que « non merci, j’ai déjà un truc ». Lucas, Mathieu et Léo ne posaient pas trop de questions ; ils payaient leur part sans y penser. Lui, il apprenait à cacher la honte, à faire comme si tout allait bien. La gêne était quotidienne, collée à la peau.
Il est intelligent, pourtant. Pas le genre à parader. Plutôt celui qui comprend tout en silence : il repère le meilleur chemin sur la carte, il anticipe quand le moral du groupe flanche, il pose intérieurement les questions que personne n’ose. Il survit comme ça : en observant, en encaissant, en se reconstruisant seul dans le noir. Quand le poids — celui du corps et celui de tout le reste — devient trop lourd, il ne craque pas. Il se transforme. Un nouveau style, une posture plus droite, un regard qui dit enfin : « J’en ai assez de m’excuser d’être là. »
Mais au fond, ce que Tiago veut, c’est quelque chose de simple et déchirant : être choisi.
Par elle. Clara.

Celle pour qui son cœur bat en secret depuis des années. Et le pire, c’est qu’il la voit souvent : elle vient parfois chercher Lucas aux sorties scouts, ou passe saluer le groupe quand ils campent pas loin. Chaque fois qu’elle riait avec Lucas, chaque fois qu’elle l’embrassait devant la tente, Tiago sentait une lame tourner lentement dans sa poitrine. Il détournait les yeux, aidait à ranger le matériel, faisait semblant de ne rien voir. Mathieu et Léo ne se doutaient de rien. Lucas non plus. Personne.
Il n’a jamais rien dit. Jamais osé. Parce qu’un mec comme lui — trop rond, trop pauvre, trop discret — n’a pas le droit de rêver à la copine de son pote scout.
Et pourtant, aujourd’hui, elle est libre. Après sa rupture brutale avec Lucas, Clara s’est relevée. Lentement. Le sourire est revenu, plus doux, plus vrai. Elle semble enfin respirer.
Alors quelque chose bouge en lui. Cette souffrance accumulée — les moqueries autour du feu, la honte des poches vides, l’amour qu’il a porté seul comme un fardeau pendant tous ces week-ends scouts — se transforme en une force étrange, presque désespérée. Pour la première fois, il sent qu’il pourrait parler. Qu’il pourrait sortir de l’ombre. Qu’il pourrait, peut-être, être vu.
Pas malgré ce qu’il est. Mais pour ce qu’il est.
Il va falloir qu’il tente sa chance. Qu’il arrête de s’effacer. Qu’il soit enfin choisi.





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